Enron et fariboles !

par William J. Anderson

 

 

 

 

 

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L'empire Enron, naguère formidable, continuant d'imploser, de nouvelles révélations apparaissant chaque jour sur le fonctionnement interne (et semble-t-il, les magouilles financières) de l'entreprise, on nous sert toutes les fausses interprétations convenues dans les médias officiels et chez leurs associés de la caste politique. Il est déjà assez pénible d'assister à la faillite d'une immense entreprise, mais ce qui rend la situation pire encore est la débâcle intellectuelle et morale qui suit son sillage à mesure que les bons apôtres de l'étatisme nous abreuvent de leur désinformation.

Alors que les données de fait de la chute d'Enron (telles que nous les connaissons à ce jour) sont facilement accessibles dans la plupart des journaux et sur Internet, elles s'accompagnent d'un certain nombre de fariboles que répandent les politiciens et leurs alliés dans les médias (par exemple, dans sa dénonciation du gâchis, l'éditorialiste George Will n'a-t-il pas déclaré : "cela rappellera à tous — péniblement pour certains libéraux — qu'une économie capitaliste avancée est un projet d'Etat" ?). Je souhaite traiter quelques-uns de ces contes de bonne femme pour contribuer à remettre les choses au point.

Faribole numéro 1: L'affaire Enron prouverait une fois de plus que le capitalisme pourrit la politique

Cela paraît être un thème récurrent, le plus récemment cité par le sénateur John McCain à "face the Nation" sur CBS. L'histoire se raconte ainsi : Enron aurait pu obtenir des faveurs politiques en offrant de l'argent pour leur campagne aux hommes politiques des deux grands partis, détournant ainsi ces personnages autrement soucieux du Bien Public d'accomplir leur Devoirs vis-à-vis du Peuple.

Une partie de l'histoire n'est pas fausse ; il est établi qu'Enron a donné de larges sommes d'argent aussi bien aux Démocrates qu'aux Républicains. Les Démocrates, qui tentent à présent d'associer Enron et son Président, Kenneth Lay, au Président George Bush et au Vice-Président Richard Cheney, semble opportunément avoir oublié qu'en 1997, Enron avait donné 100 000 $ au parti Démocrate immédiatement après que le Président Bill Clinton était intervenu pour aider Enron à obtenir en Inde un contrat de 3 milliards de dollars.

Le problème, ici, c'est que les hommes politiques inversent les rôles. Cela fait près d'un siècle que l'industrie énergétique, dont le pétrole et l'électricité, est totalement politisée. Les producteurs d'électricité, malgré ce que nous racontent les économistes à la mode comme Paul Krugman, sont lourdement réglementés et continuent de l'être, aussi bien au niveau fédéral qu'à celui des états. La réglementation de l'électricité a subi quelques changements de structure ces dernières années, mais appeler cela de la "déréglementation" c'est vraiment faire violence à la langue (particulièrement en Californie, qui avait lancé un patchwork de re-réglementation qui y a conduit aux récentes pénuries).

Les producteurs de courant électrique sont réglementés à tous les sens du terme, depuis le carburant qu'ils achètent jusqu'aux tarifs qu'on leur laisse demander. Par-dessus le marché, le processus est livré aux caprices des fonctionnaires et des hommes politiques, ce qui rend excessivement difficile la planification à long terme, dans la mesure où le trait de plume d'un élu (comme celui de Gray Davis, Gouverneur de Californie) peut réduire à néant une vie entière d'épargne bien gérée.

Le pétrole est une marchandise tout aussi politisée. Ce sont les hommes de l'Etat qui décident où et quand les entreprises particulières peuvent faire des forages, de quelles techniques d'extraction ils peuvent se servir et, comme une bonne partie des terres pétrolifères des Etats-Unis sont entre les mains de l'Etat fédéral, pratiquement tout projet d'exploration et de forage est contrôlée à un niveau ou à un autre par le processus politique. Le fait que le Congrès continue d'interdire aux compagnies pétrolières de mettre en valeur de vastes champs de pétrole sous les terres stériles de l'Alaska du nord témoigne avec éloquence du fait que la classe politique fait tout ce qu'elle peut pour priver les consommateurs des agréments des carburants fossiles .

Dans ces conditions-là, toute entreprise ayant un rapport quelconque avec le pétrole, le gaz naturel, ou l'électricité sera forcée de payer tribut à nos seigneurs de la politique. Comme l'a si bien dit Fred McChesney, de la Faculté de Droit de Northwestern University, toute cette masse de dons aux partis politiques n'est que l'argent d'un racket que les politiciens exercent sur les hommes d'affaires pour les laisser simplment faire leur métier[1].

Est-il vrai que payer les politiciens "achète" leurs faveurs politiques ? Bien sûr que oui. Cependant, ce jeu-là, ce ne sont pas les capitalistes qui en ont pris l'initiative : ce sont les politiciens qui le leur imposent. Il est vital de comprendre que c'est dans ce sens-là que les choses se passent, au moment où ces mêmes politiciens essaient une fois encore de détourner les accusations.

Faribole numéro 2: Sans réglementation appropriée de l'Etat, les sociétés comme Enron abuseront du système financier

Là encore, la classe parlante a tout faux. Le scénario supposé, que nous présente l'"élite" des médias, est celui du fonctionnaire de tutelle à l'oeil de lynx qui serait entravé dans son entreprise salutaire parce que les politiciens se sont faits acheter par les capitalistes. Un exemple bien connu est celui du "Club des cinq de Keating", groupe de cinq sénateurs (dont l'"honorable" John McCain) qui étaient intervenus auprès de la tutelle des banques en faveur de Charles Keating, patron d'une caisse d'épargne dont les affaires avaient mal tourné.

L'histoire paraît bonne, mais ce n'est qu'une fable. Vouloir à ce que l'Etat ne soit pas une entité politique, c'est s'attendre à ce qu'un chien n'aboie jamais. Les "autorités de tutelle" ne sont qu'un élément du système mis en place par les politiciens pour distribuer des faveurs, à eux-mêmes et à leurs amis.

En outre, cette mythologie-là se fonde sur la fiction suivant laquelle les autorités réglementaires se soucieraient davantage de la santé d'une entreprise que ne le font ses propriétaires. Prenez par exemple la crise des Savings & Loans à la fin des années 1980. L'histoire publiée par les médias était que les organes de surveillance et de contrôle avaient vu venir les problèmes, mais que leurs supérieurs les avaient tenus en laisse sur ordre des politiques.

Il y a un grain de vérité dans cette histoire-là. Certains fonctionnaires avaient bel et bien sonné l'alarme, pour se faire mettre le bâillon par des politiciens. Cependant, l'histoire est beaucoup plus compliquée que cela. Tout d'abord, ce réseau de Caisses d'épargne, réglementé par les hommes de l'Etat et bénéficiant d'une assurance des dépôts imposée par ces mêmes hommes de l'Etat, forme une communauté politique naturelle, ou, pour parler plus directement, un groupe d'intérêts. Ce que font les politiques est important pour ceux qui y travaillent, puisque Washington peut enrichir la branche ou au contraire l'appauvrir.

A la fin des années 1980, on aurait dit que Washington voulait faire l'un et l'autre pour les Savings & Loans. D'un côté, des changements réglementaires permettaient à ces entreprises de mieux concurrencer aux banques en étendant le domaine des prêts qu'elles pouvaient faire ; de l'autre, le Congrès avait voté des réformes fiscales qui avaient dévalorisé l'immobilier, amputant les actifs les plus importants que possédaient les Savings & Loans.

En outre, les dirigeants des S&L, qui avaient appris leur métier dans un milieu fortement réglementé, ont brusquement été confrontés à un tout nouvel ensemble de règles et de contraintes. Pas étonnant que certains d'entre eux aient fait de terribles erreurs dans leur portefeuille de prêts. Quand vous combinez un manque d'expérience de la concurrence avec un Congrès qui donne aux S&L l'ordre de vendre immédiatement leurs obligations à haut risque et à haut rendement (dites "junk bonds"), il faut s'attendre à l'effondrement dans ce secteur financier.

Faribole numéro 3 : Enron aurait incarné l'avenir d'une énergie déréglementée, Lay étant un libéral convaincu

A part ceux de l'Ecole autrichienne qui depuis Mises n'ont jamais cru à la théorie du "monopole naturel", il existe quand même d'autres économistes qui ont aussi "compris" que l'électricité, le pétrole, le gaz naturel et les services du téléphone peuvent s'acheter et se vendre comme autant de produits sur un marché libre. A mesure que les entrepreneurs s'installaient sur ces marchés-là, nous avons découvert que les camisoles de force réglementaires qui enveloppaient ces entreprises, dans le but ostensible de "protéger les consommateurs" se donnaient en fait beaucoup de mal pour empêcher lesdits consommateurs de recevoir des produits et services plus abondants et moins chers que ces systèmes réglementaires ne le permettaient.

Enron était une de ces entreprises "de base" qui ont à la fois bousculé les limites du cadre réglementaire, démasquant la fable officielle pour ce qu'elle était, et créé de nouvelles possibilités de s'échanger l'électricité. C'étaient, et ce seront, des changements. A d'autres titres, cependant, Enron avait fait sienne la religion de l'étatisme, surtout en matière d'environnement.

Lay, membre encarté de l'Union of Concerned Scientists, organisation extrémiste du socialisme "écologique", défendait les désastreux Accords de Kyoto sur le "réchauffement de l'atmosphère". Enron avait misé sur des échanges de permis pour les émissions de dioxyde de carbone, qui auraient été basés sur le système existant de permis pour le dioxyde de soufre qu'émettent les centrales à charbon. Lorsque le gouvernement Bush a refusé de signer le traité de Kyoto, cependant, Enron s'est retrouvée le bec dans l'eau.

(Il y a lieu de souligner ici qu'un système d'échange de permis, tout en présentant des apparences de marché libre, n'est rien d'autre qu'un contrôle étatique de la production. Un tel système ne traduit aucun Droit de propriété, le caprice arbitraire des bureaucrates y décidant de tout.)

Un des aspects caractéristiques de l'entreprise Enron était son laisser aller sur les marchés financiers. Il n'existe rien dans la théorie économique qui prétende que les marchés ne pourraient fonctionner que si les entrepreneurs se vautrent dans l'irresponsabilité.

Ce que la débâcle d'Enron démontre en revanche est que le concubinage d'entrepreneurs téméraires avec des hommes de l'Etat irresponsables est toujours une recette pour un désastre. A la fin des années 1990, la Fed avait entrepris une expansion de crédit sans précédent. Et bien entendu, la contrepartie du crédit est la dette : il ne peut pas y avoir de doute que l'insouciance de la Fed a aussi préparé le terrain aux magouilles d'Enron.

Ce qui tord définitivement le cou au canard comme quoi Enron serait "'incarnation du libéralisme" est ce que Lay a fait lorsqu'il est devenu évident qu'Enron ne pouvait plus continuer à trafiquer ses comptes : Lay a téléphoné au Département du Trésor pour lui demander son aide (on peut mettre au crédit du gouvernement Bush qu'il n'a pas tenté de renflouer l'entreprise déviante).

Nul doute que l'effondrement d'Enron soit une honte, aussi bien pour les cadres qui ont pris ces décisions indéfendables que pour les états fédéraux et fédérés qui ont donné à penser que cette entreprise serait invulnérable aux réalités du marché. C'est le "capitalisme" des copains et des coquins. Mais n'oublions pas que ce sont les politiciens qui ont corrompu ce capitalisme-là, et non le capitalisme qui corrompt les politiciens.

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William Anderson, adjunct scholar au Mises Institute, enseigne l'économie politique à la Frostburg State University.

[1] Cf. Fred McChesney, "High Plains Drifters: Politicians' Lucrative Protection Racket," Ideas on Liberty, janvier 1998, Vol. 48, N°1.