|
L'empire Enron, naguère formidable,
continuant d'imploser, de nouvelles révélations apparaissant
chaque jour sur le fonctionnement interne (et semble-t-il, les magouilles
financières) de l'entreprise, on nous sert toutes les fausses
interprétations convenues dans les médias officiels
et chez leurs associés de la caste politique. Il est déjà
assez pénible d'assister à la faillite d'une immense
entreprise, mais ce qui rend la situation pire encore est la débâcle
intellectuelle et morale qui suit son sillage à mesure que
les bons apôtres de l'étatisme nous abreuvent de leur
désinformation.
Alors que les données de fait de la
chute d'Enron (telles que nous les connaissons à ce jour)
sont facilement accessibles dans la plupart des journaux et sur
Internet, elles s'accompagnent d'un certain nombre de fariboles
que répandent les politiciens et leurs alliés dans
les médias (par exemple, dans sa dénonciation du gâchis,
l'éditorialiste George Will n'a-t-il pas déclaré
: "cela rappellera à tous péniblement
pour certains libéraux qu'une économie capitaliste
avancée est un projet d'Etat" ?). Je souhaite traiter
quelques-uns de ces contes de bonne femme pour contribuer à
remettre les choses au point.
Faribole numéro 1: L'affaire Enron
prouverait une fois de plus que le capitalisme pourrit la politique
Cela paraît être un thème
récurrent, le plus récemment cité par le sénateur
John McCain à "face the Nation" sur CBS. L'histoire
se raconte ainsi : Enron aurait pu obtenir des faveurs politiques
en offrant de l'argent pour leur campagne aux hommes politiques
des deux grands partis, détournant ainsi ces personnages
autrement soucieux du Bien Public d'accomplir leur Devoirs vis-à-vis
du Peuple.
Une partie de l'histoire n'est pas fausse
; il est établi qu'Enron a donné de larges sommes
d'argent aussi bien aux Démocrates qu'aux Républicains.
Les Démocrates, qui tentent à présent d'associer
Enron et son Président, Kenneth Lay, au Président
George Bush et au Vice-Président Richard Cheney, semble opportunément
avoir oublié qu'en 1997, Enron avait donné 100 000
$ au parti Démocrate immédiatement après que
le Président Bill Clinton était intervenu pour aider
Enron à obtenir en Inde un contrat de 3 milliards de dollars.
Le problème, ici, c'est que les hommes
politiques inversent les rôles. Cela fait près d'un
siècle que l'industrie énergétique, dont le
pétrole et l'électricité, est totalement politisée.
Les producteurs d'électricité, malgré ce que
nous racontent les économistes à la mode comme Paul
Krugman, sont lourdement réglementés et continuent
de l'être, aussi bien au niveau fédéral qu'à
celui des états. La réglementation de l'électricité
a subi quelques changements de structure ces dernières années,
mais appeler cela de la "déréglementation"
c'est vraiment faire violence à la langue (particulièrement
en Californie, qui avait lancé un patchwork de re-réglementation
qui y a conduit aux récentes pénuries).
Les producteurs de courant électrique
sont réglementés à tous les sens du terme,
depuis le carburant qu'ils achètent jusqu'aux tarifs qu'on
leur laisse demander. Par-dessus le marché, le processus
est livré aux caprices des fonctionnaires et des hommes politiques,
ce qui rend excessivement difficile la planification à long
terme, dans la mesure où le trait de plume d'un élu
(comme celui de Gray Davis, Gouverneur de Californie) peut réduire
à néant une vie entière d'épargne bien
gérée.
Le pétrole est une marchandise tout
aussi politisée. Ce sont les hommes de l'Etat qui décident
où et quand les entreprises particulières peuvent
faire des forages, de quelles techniques d'extraction ils peuvent
se servir et, comme une bonne partie des terres pétrolifères
des Etats-Unis sont entre les mains de l'Etat fédéral,
pratiquement tout projet d'exploration et de forage est contrôlée
à un niveau ou à un autre par le processus politique.
Le fait que le Congrès continue d'interdire aux compagnies
pétrolières de mettre en valeur de vastes champs de
pétrole sous les terres stériles de l'Alaska du nord
témoigne avec éloquence du fait que la classe politique
fait tout ce qu'elle peut pour priver les consommateurs des agréments
des carburants fossiles .
Dans ces conditions-là, toute entreprise
ayant un rapport quelconque avec le pétrole, le gaz naturel,
ou l'électricité sera forcée de payer tribut
à nos seigneurs de la politique. Comme l'a si bien dit Fred
McChesney, de la Faculté de Droit de Northwestern University,
toute cette masse de dons aux partis politiques n'est que l'argent
d'un racket que les politiciens exercent sur les hommes d'affaires
pour les laisser simplment faire leur métier[1].
Est-il vrai que payer les politiciens "achète"
leurs faveurs politiques ? Bien sûr que oui. Cependant, ce
jeu-là, ce ne sont pas les capitalistes qui en ont pris l'initiative
: ce sont les politiciens qui le leur imposent. Il est vital de
comprendre que c'est dans ce sens-là que les choses se passent,
au moment où ces mêmes politiciens essaient une fois
encore de détourner les accusations.
Faribole numéro 2: Sans réglementation
appropriée de l'Etat, les sociétés comme Enron
abuseront du système financier
Là encore, la classe parlante a tout
faux. Le scénario supposé, que nous présente
l'"élite" des médias, est celui du fonctionnaire
de tutelle à l'oeil de lynx qui serait entravé dans
son entreprise salutaire parce que les politiciens se sont faits
acheter par les capitalistes. Un exemple bien connu est celui du
"Club des cinq de Keating", groupe de cinq sénateurs
(dont l'"honorable" John McCain) qui étaient intervenus
auprès de la tutelle des banques en faveur de Charles Keating,
patron d'une caisse d'épargne dont les affaires avaient mal
tourné.
L'histoire paraît bonne, mais ce n'est
qu'une fable. Vouloir à ce que l'Etat ne soit pas une entité
politique, c'est s'attendre à ce qu'un chien n'aboie jamais.
Les "autorités de tutelle" ne sont qu'un élément
du système mis en place par les politiciens pour distribuer
des faveurs, à eux-mêmes et à leurs amis.
En outre, cette mythologie-là se fonde
sur la fiction suivant laquelle les autorités réglementaires
se soucieraient davantage de la santé d'une entreprise que
ne le font ses propriétaires. Prenez par exemple la crise
des Savings & Loans à la fin des années 1980.
L'histoire publiée par les médias était que
les organes de surveillance et de contrôle avaient vu venir
les problèmes, mais que leurs supérieurs les avaient
tenus en laisse sur ordre des politiques.
Il y a un grain de vérité dans
cette histoire-là. Certains fonctionnaires avaient bel et
bien sonné l'alarme, pour se faire mettre le bâillon
par des politiciens. Cependant, l'histoire est beaucoup plus compliquée
que cela. Tout d'abord, ce réseau de Caisses d'épargne,
réglementé par les hommes de l'Etat et bénéficiant
d'une assurance des dépôts imposée par ces mêmes
hommes de l'Etat, forme une communauté politique naturelle,
ou, pour parler plus directement, un groupe d'intérêts.
Ce que font les politiques est important pour ceux qui y travaillent,
puisque Washington peut enrichir la branche ou au contraire l'appauvrir.
A la fin des années 1980, on aurait
dit que Washington voulait faire l'un et l'autre pour les Savings
& Loans. D'un côté, des changements réglementaires
permettaient à ces entreprises de mieux concurrencer aux
banques en étendant le domaine des prêts qu'elles pouvaient
faire ; de l'autre, le Congrès avait voté des réformes
fiscales qui avaient dévalorisé l'immobilier, amputant
les actifs les plus importants que possédaient les Savings
& Loans.
En outre, les dirigeants des S&L, qui
avaient appris leur métier dans un milieu fortement réglementé,
ont brusquement été confrontés à un
tout nouvel ensemble de règles et de contraintes. Pas étonnant
que certains d'entre eux aient fait de terribles erreurs dans leur
portefeuille de prêts. Quand vous combinez un manque d'expérience
de la concurrence avec un Congrès qui donne aux S&L l'ordre
de vendre immédiatement leurs obligations à haut risque
et à haut rendement (dites "junk bonds"), il faut
s'attendre à l'effondrement dans ce secteur financier.
Faribole numéro 3 : Enron aurait incarné
l'avenir d'une énergie déréglementée,
Lay étant un libéral convaincu
A part ceux de l'Ecole autrichienne qui depuis
Mises n'ont jamais cru à la théorie du "monopole
naturel", il existe quand même d'autres économistes
qui ont aussi "compris" que l'électricité,
le pétrole, le gaz naturel et les services du téléphone
peuvent s'acheter et se vendre comme autant de produits sur un marché
libre. A mesure que les entrepreneurs s'installaient sur ces marchés-là,
nous avons découvert que les camisoles de force réglementaires
qui enveloppaient ces entreprises, dans le but ostensible de "protéger
les consommateurs" se donnaient en fait beaucoup de mal pour
empêcher lesdits consommateurs de recevoir des produits et
services plus abondants et moins chers que ces systèmes réglementaires
ne le permettaient.
Enron était une de ces entreprises
"de base" qui ont à la fois bousculé les
limites du cadre réglementaire, démasquant la fable
officielle pour ce qu'elle était, et créé de
nouvelles possibilités de s'échanger l'électricité.
C'étaient, et ce seront, des changements. A d'autres titres,
cependant, Enron avait fait sienne la religion de l'étatisme,
surtout en matière d'environnement.
Lay, membre encarté de l'Union of
Concerned Scientists, organisation extrémiste du socialisme
"écologique", défendait les désastreux
Accords de Kyoto sur le "réchauffement de l'atmosphère".
Enron avait misé sur des échanges de permis pour les
émissions de dioxyde de carbone, qui auraient été
basés sur le système existant de permis pour le dioxyde
de soufre qu'émettent les centrales à charbon. Lorsque
le gouvernement Bush a refusé de signer le traité
de Kyoto, cependant, Enron s'est retrouvée le bec dans l'eau.
(Il y a lieu de souligner ici qu'un système
d'échange de permis, tout en présentant des apparences
de marché libre, n'est rien d'autre qu'un contrôle
étatique de la production. Un tel système ne traduit
aucun Droit de propriété, le caprice arbitraire des
bureaucrates y décidant de tout.)
Un des aspects caractéristiques de
l'entreprise Enron était son laisser aller sur les marchés
financiers. Il n'existe rien dans la théorie économique
qui prétende que les marchés ne pourraient fonctionner
que si les entrepreneurs se vautrent dans l'irresponsabilité.
Ce que la débâcle d'Enron démontre
en revanche est que le concubinage d'entrepreneurs téméraires
avec des hommes de l'Etat irresponsables est toujours une recette
pour un désastre. A la fin des années 1990, la Fed
avait entrepris une expansion de crédit sans précédent.
Et bien entendu, la contrepartie du crédit est la dette :
il ne peut pas y avoir de doute que l'insouciance de la Fed a aussi
préparé le terrain aux magouilles d'Enron.
Ce qui tord définitivement le cou
au canard comme quoi Enron serait "'incarnation du libéralisme"
est ce que Lay a fait lorsqu'il est devenu évident qu'Enron
ne pouvait plus continuer à trafiquer ses comptes : Lay a
téléphoné au Département du Trésor
pour lui demander son aide (on peut mettre au crédit du gouvernement
Bush qu'il n'a pas tenté de renflouer l'entreprise déviante).
Nul doute que l'effondrement d'Enron soit
une honte, aussi bien pour les cadres qui ont pris ces décisions
indéfendables que pour les états fédéraux
et fédérés qui ont donné à penser
que cette entreprise serait invulnérable aux réalités
du marché. C'est le "capitalisme" des copains et
des coquins. Mais n'oublions pas que ce sont les politiciens qui
ont corrompu ce capitalisme-là, et non le capitalisme qui
corrompt les politiciens.
--------------------------------------------------------------------------------
William Anderson, adjunct scholar au Mises Institute, enseigne l'économie
politique à la Frostburg State University.
[1]
Cf. Fred McChesney, "High Plains Drifters: Politicians' Lucrative
Protection Racket," Ideas on Liberty, janvier 1998, Vol. 48,
N°1.
|